Chaque année, c’est la même scène. Vous posez enfin vos valises, vous vous jurez de « vraiment décrocher cette fois », et… trois heures plus tard vous êtes déjà en train de répondre à un mail « urgent », à vérifier la météo pour dans dix jours et à scroller des vidéos qui n’ont rien à voir avec vos vacances.
Le problème n’est plus seulement de partir. Le vrai défi, aujourd’hui, c’est de déconnecter. Et ce n’est pas plus simple avec des enfants, entre photos à envoyer à la famille, GPS pour trouver la plage et dessins animés « juste pour le trajet ».
Alors, est-ce qu’on peut vraiment débrancher sans tout plaquer, ni partir dans un monastère sans réseau ? Oui. Mais ça demande un peu de méthode, pas mal de lucidité… et quelques règles claires avec soi-même et avec les autres.
Pourquoi on n’arrive plus à décrocher, même une fois en vacances
On peut accuser les mails, les réseaux sociaux, les patrons ou les enfants, mais il y a quelques réalités simples :
- Le smartphone a pris la place de presque tout : agenda, appareil photo, GPS, billet de train, console de jeux, journal…
- Beaucoup de métiers ont glissé, sans le dire, vers la « disponibilité permanente ».
- Notre cerveau s’est habitué à être stimulé toutes les 3 minutes : notification, vibration, message, like.
Une étude de l’IFOP réalisée pour une mutuelle santé indiquait qu’environ un salarié sur deux consulte ses mails professionnels pendant ses congés. Et ce chiffre grimpe encore chez les cadres. Autrement dit, ce que vous vivez n’a rien d’exceptionnel. C’est devenu la norme… et ce n’est pas une bonne nouvelle.
Car ces micro-connexions ont plusieurs effets concrets :
- Vous ne récupérez pas vraiment : le cerveau reste « en veille » professionnelle.
- Vous devenez moins disponible pour vos proches, même si vous êtes physiquement là.
- Vous rentrez avec l’impression de ne pas avoir assez profité, sans trop savoir pourquoi.
La bonne nouvelle, c’est que le cerveau se repose très bien… à condition qu’on lui laisse un peu d’espace. Et c’est là que les méthodes de déconnexion entrent en jeu.
Avant de partir : préparer la déconnexion comme on prépare les valises
La plupart des « ratés » de déconnexion se jouent avant même le départ. Si vous quittez le bureau (ou le télétravail) dans le rush, sans avoir sécurisé l’essentiel, vous garderez un œil sur votre messagerie pendant tout le séjour.
Quelques gestes simples à mettre en place une semaine avant :
- Faire le tri dans les urgences : lister franchement ce qui doit absolument être bouclé avant de partir, ce qui peut attendre votre retour, et ce qui peut être délégué. Trois colonnes, pas plus.
- Prévenir clairement vos interlocuteurs : collègues, clients, partenaires. Dates d’absence, personne de contact en cas de besoin, et surtout : préciser que vous ne lirez pas vos mails pendant cette période (ou seulement à une fréquence définie).
- Programmer une réponse automatique honnête : inutile de promettre que vous répondrez « dès que possible » si vous comptez vraiment couper. Vous pouvez écrire par exemple : « Je suis en congés du… au… Sans accès régulier à mes mails. En cas d’urgence, vous pouvez contacter… ».
- Limiter les dossiers « en suspens » : mieux vaut finir un sujet à 80 % et le clôturer temporairement que de partir avec cinq dossiers ouverts dans tous les sens.
Ce travail en amont est encore plus important si vous êtes indépendant. Une graphiste que j’ai interrogée m’expliquait qu’elle avait doublé ses vacances la première année où elle avait prévenu clairement ses clients un mois avant, au lieu de faire semblant d’être « un peu joignable ». Personne ne s’est vexé. En revanche, elle a, pour la première fois, passé dix jours sans ouvrir son ordinateur.
Fixer des règles de jeu avec les écrans : seul, en couple ou en famille
Déconnecter ne veut pas dire « tout interdire ». Le but n’est pas de transformer vos vacances en bootcamp numérique, où tout le monde compte les minutes d’écran à la seconde près. L’idée est plutôt de choisir, en famille, comment vous voulez utiliser les écrans… au lieu de les subir.
Première étape : une discussion courte, mais claire. Par exemple la veille du départ, ou pendant le trajet.
Quelques questions à poser, selon la configuration :
- En couple : à quel moment on accepte d’utiliser nos téléphones ? Est-ce qu’on se garde une plage « sans écran » dans la journée (matin, soirée, repas) ? Est-ce qu’on met des limites aux mails pro ?
- Avec enfants : à quels moments ils peuvent regarder des dessins animés ou jouer (voiture, train, fin de journée) ? Qu’est-ce qui est interdit (téléphone à table, vidéos au restaurant, etc.) ?
- En solo : quelle est la frontière entre le confort (Google Maps, photos) et l’addiction (scroll infini) ? Quels moments vous voulez garder 100 % off ?
L’important, ce n’est pas d’avoir les « bonnes » règles. C’est de les choisir, ensemble, et de les verbaliser. Le cerveau accepte mieux une contrainte qu’il a anticipée qu’une interdiction qui tombe au milieu du séjour quand vous êtes déjà tous fatigués.
Techniques concrètes pour vraiment couper avec le travail
Commençons par le plus lourd : le boulot. Si vous voulez récupérer, il faut créer une vraie barrière, même temporaire, avec votre univers pro.
Quelques méthodes qui fonctionnent, testées et réalistes :
- Désactiver les notifications pro : mails, Slack, Teams, WhatsApp de groupe pro… Vous pouvez tout désactiver dans les réglages du téléphone. Vous n’effacez pas l’appli, vous coupez juste le flux permanent d’alertes.
- Supprimer temporairement la messagerie professionnelle du téléphone : drastique, mais diablement efficace. Vous la réinstallez à votre retour. Certains cadres le font désormais systématiquement.
- Créer une « fenêtre de contrôle » restreinte (si vous ne pouvez pas tout couper) : par exemple, 20 minutes tous les deux jours, à heure fixe, pour vérifier qu’il n’y a pas d’urgence vitale. Vous l’annoncez à vos proches (« je check vite fait à 18 h, puis c’est fini ») et vous vous tenez à ce créneau, pas plus.
- Mettre l’ordinateur pro… hors de portée : si vous devez vraiment l’emporter, ne le laissez pas ouvert dans la pièce de vie. Rangez-le dans une autre chambre, ou même dans le coffre de la voiture. Plus il est loin, plus il est « lourd » à sortir.
Un ingénieur que j’ai rencontré m’expliquait qu’il avait gardé un seul canal en garde-fou : son téléphone personnel, mais uniquement pour les appels. Il avait prévenu son manager : « Si vraiment il y a un incendie, appelez-moi. Sinon, je ne lis pas mes mails. » Résultat : deux semaines, zéro appel. L’« urgence » était moins urgente une fois qu’il n’était plus à portée de clic.
Profiter du numérique sans se faire happer
Tout couper n’est pas forcément réaliste ni souhaitable. Le téléphone reste souvent très utile en voyage : pour trouver un restaurant, vérifier les horaires de bus, réserver une activité, prendre des photos, envoyer un message rassurant à la famille.
La question devient donc : comment profiter du numérique… sans se faire embarquer dans une heure de réseau social alors qu’on voulait juste vérifier l’adresse du musée ?
Quelques astuces simples :
- Mettre les applis « pièges » dans un dossier caché : au lieu d’avoir Instagram, TikTok ou X en première page, planquez-les dans un dossier, sur une autre page. Plus il faut d’actions pour les ouvrir, plus vous les utiliserez en conscience.
- Se fixer un « contrat » avant d’ouvrir une appli : par exemple, « je vais sur Google Maps pour l’itinéraire et je referme », « je vais sur WhatsApp juste pour envoyer les photos à papi-mamie ». À dire mentalement, à voix basse s’il le faut. Ça paraît bête, mais ça marche.
- Utiliser le mode avion dès que possible : rando, plage, balade en ville, sieste, lecture. Le mode avion garde les fonctions utiles (photos, musique téléchargée, notes) sans le flux.
- Préparer un kit « hors ligne » : cartes téléchargées à l’avance, playlists, quelques séries ou dessins animés pour les enfants enregistrés en local. Moins vous dépendez du réseau, plus vous gardez le contrôle.
Là encore, il ne s’agit pas de faire la guerre à la technologie, mais de décider quand vous voulez qu’elle soit là. Et pas l’inverse.
Avec des enfants : déconnecter sans guerre ouverte à chaque écran
Voyager avec des enfants, c’est gérer la fatigue, l’ennui, parfois les disputes. Les écrans sont tentants, pour eux comme pour vous. Un dessin animé dans la voiture et tout le monde est tranquille, non ? Le risque, c’est de se réveiller à la fin du séjour en ayant passé la moitié des fins de journée chacun sur son appareil.
Quelques pistes pour garder l’équilibre :
- Prévoir des « moments écrans » assumés : par exemple, uniquement pendant les trajets de plus de 2 heures, ou 30 minutes avant le dîner pendant que vous cuisinez. Les enfants savent à quoi s’attendre, vous aussi.
- Installer des applis « lentes » : plutôt des histoires audio, des podcasts pour enfants, des jeux éducatifs sans publicité et sans notif, que des plateformes de vidéos infinies.
- Préparer un sac d’activités non numériques : cahiers de coloriage, petits jeux de cartes, livres, carnets pour coller des tickets, faire un « journal de vacances ». Ce n’est pas très original, mais ça marche encore étonnamment bien si on ne sort pas l’écran en premier réflexe.
- Donner l’exemple : difficile d’exiger qu’un enfant lâche la tablette si vous répondez à vos mails à table. Les règles doivent s’appliquer à tout le monde, même si ce n’est pas toujours au millimètre.
Une mère de deux enfants me racontait qu’ils avaient instauré un système simple : les écrans étaient autorisés uniquement après 18 h, pas plus d’une heure, et jamais pendant les repas. En échange, les parents s’engageaient à ne pas consulter de mails pro de la journée. Le deal a tenu, sans cris, parce que tout le monde y trouvait son compte.
En couple : éviter que le téléphone ne s’invite à chaque moment
Les vacances sont souvent le seul moment de l’année où le couple se retrouve vraiment, hors du rythme métro-boulot-devoirs-dodo. Autant dire que laisser le téléphone squatter vos soirées n’est pas forcément le meilleur plan à long terme.
Sans tomber dans la thérapie de couple intensive, quelques arrangements peuvent changer l’ambiance :
- Déclarer certains moments « no phone » : le petit-déjeuner, l’apéro, le coucher. À deux, on se met d’accord : pas de téléphone visible. Il reste dans le sac ou dans une autre pièce.
- Limiter les réseaux sociaux « en direct » : poster chaque coucher de soleil en story, c’est autant de minutes passées à cadrer, filtrer, écrire, répondre. Pourquoi ne pas tout poster au retour, ou un seul soir sur deux ?
- Se partager les « corvées numériques » : l’un gère les réservations d’activités, l’autre la logistique transports. Ça évite que l’un des deux soit collé à son téléphone tout le temps sous prétexte d’« organiser ».
Certaines personnes choisissent même de partir avec un vieux téléphone « bête » juste pour rester joignables en cas d’urgence, en laissant le smartphone à la maison ou au coffre. Radical, mais pour un week-end à deux, ça peut faire une vraie différence.
Et si on ne peut pas couper complètement ?
Tout le monde n’a pas la possibilité de disparaître quinze jours du radar. Certains métiers imposent une forme d’astreinte, certains indépendants n’ont pas encore la clientèle ou la trésorerie pour dire « à dans trois semaines » sans stress.
Dans ces cas-là, l’objectif n’est pas la coupure totale, mais la coupure maîtrisée.
Quelques compromis intelligents :
- Limiter votre disponibilité à un canal unique : par exemple, uniquement par SMS, ou uniquement sur une adresse mail dédiée aux urgences. Tout le reste peut attendre.
- Bloquer des créneaux très courts, mais fixes : 15 minutes le matin, 15 minutes en fin d’après-midi, et c’est tout. Vous prévenez clairement vos interlocuteurs de ce fonctionnement.
- Éviter de vous engager sur des livrables importants pendant les vacances : pas de gros projet à rendre au milieu du séjour. Mieux vaut refuser un contrat mal placé que passer dix jours à travailler en douce.
C’est moins idéal qu’une vraie coupure, mais c’est déjà très différent de garder son téléphone à portée de main en permanence « au cas où ».
Créer des vacances qui donnent moins envie de se réfugier dans l’écran
On oublie souvent un point simple : on se réfugie plus facilement dans le téléphone quand on s’ennuie, qu’on tourne en rond ou qu’on n’a pas vraiment choisi ce qu’on fait là. À l’inverse, quand les journées sont remplies de choses qu’on a envie de vivre, le réflexe écran diminue tout seul.
Sans surprogrammer vos vacances minute par minute, vous pouvez :
- Prévoir 1 activité marquante par jour : balade en bateau, marché local, visite, pique-nique un peu spécial, rando facile, jeu de piste avec les enfants. Le reste du temps peut rester libre.
- Varier les plaisirs : une journée très active, une journée plus calme, un moment pour chacun (activité choisie par les enfants, puis par les parents).
- Garder des rituels simples : lecture tous les soirs, jeu de cartes après le dîner, promenade après le repas. Ces petits rendez-vous réguliers créent des repères hors écran.
Un père de famille me disait que, depuis qu’ils ont instauré « l’histoire du jour » pendant les vacances (chacun raconte un moment marquant de la journée autour du dessert), les enfants réclament moins la tablette le soir. Ils attendent ce moment-là. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est ce genre de détails qui change l’ambiance.
Que faire dès aujourd’hui pour préparer vos prochaines vacances
Déconnecter ne s’improvise pas la veille du départ. Mais vous pouvez déjà poser quelques jalons, même si vos congés sont encore loin.
- Regardez votre dernier séjour : à quel moment les écrans ont pris trop de place ? Mails, réseaux, jeux ? Identifiez le vrai point faible.
- Décidez d’une règle non négociable pour les prochaines vacances : pas de mails pro, pas d’écran à table, pas de réseaux sociaux en journée, au choix.
- Commencez à en parler à votre entourage : conjoint, enfants, collègues, clients. Plus vous semez l’idée tôt, plus elle sera acceptée.
- Testez des mini-déconnexions le week-end : mode avion 3 heures, demi-journée sans réseaux, soirée sans écran dans le salon. Votre cerveau s’habituera.
Déconnecter vraiment pendant les vacances n’est pas une question de volonté héroïque. C’est surtout une histoire de cadre, de préparation, de règles simples et applicables. Le but n’est pas de devenir un moine digital, mais de retrouver ce pour quoi on part en congés : du temps pour soi, pour ceux avec qui on est, et quelques souvenirs qui ne tiennent pas seulement dans la mémoire de votre téléphone.
Ensuite, à vous de choisir votre niveau. Total, partiel, progressif. L’essentiel est que ce soit un choix, et plus un réflexe automatique dicté par une notification qui vibre au fond de votre poche.
Et si vous hésitez encore, posez-vous une simple question : de ces vacances, vous préférez ramener quoi ? Un dossier de mails presque à jour… ou quelques moments dont vous vous souviendrez dans six mois ?
