Rester soudés en couple face aux difficultés financières sans se rejeter la faute

Rester soudés en couple face aux difficultés financières sans se rejeter la faute

Une facture imprévue, un découvert qui s’installe, un loyer qui augmente, un crédit à rembourser… Les problèmes d’argent arrivent rarement seuls. Et ils testent souvent plus durement le couple que n’importe quelle dispute sur la belle-mère ou la répartition des tâches ménagères.

Quand l’argent manque, deux réflexes explosifs apparaissent vite : chercher un coupable et vouloir tout contrôler. Autrement dit : « C’est ta faute » et « Laisse, je m’en occupe ». Résultat : on se parle moins, on se reproche plus, on se cache des choses… et la situation financière, elle, ne s’arrange pas.

Pourtant, toutes les études le rappellent : ce n’est pas tant le manque d’argent qui détruit un couple que la façon dont on en parle. Une enquête de l’INED sur la séparation montre que les « tensions financières récurrentes » doublent presque le risque de rupture. À l’inverse, les couples qui communiquent clairement sur l’argent traversent mieux les crises de revenus, de chômage ou de dettes.

Alors, comment rester soudés quand le compte en banque tire la langue, sans passer son temps à chercher qui a « gâché » quoi ? Voici une manière très concrète d’aborder le sujet, sans se déchirer.

Arrêter de chercher un coupable : comprendre ce qui se passe vraiment

Première étape : poser le décor sans dramatiser ni accuser. Beaucoup de situations financières difficiles ne sont pas le résultat d’une « faute » individuelle, mais d’un ensemble de facteurs : hausse du coût de la vie, chômage, maladie, accident de parcours, ou tout simplement mauvaise organisation.

Un exemple très classique : vous avez un bon niveau de revenus à deux, tout se passe bien… puis l’un des deux perd son emploi. Du jour au lendemain, le budget se resserre. Ce n’est pas « sa faute » s’il a été licencié. Mais le stress fait que l’autre peut se surprendre à penser : « S’il avait été plus prudent, s’il avait accepté ce poste il y a deux ans… ».

Autre cas fréquent : les petites dépenses répétées. L’un dépense 5 € par-ci, 10 € par-là, pour des cafés, des livraisons de repas, des achats en ligne. L’autre est plus économe et surveille chaque centime. À la fin du mois, quand le découvert tombe, la tension monte : « Tu vois bien que tu claques trop ! ». Sauf qu’aucun des deux n’a vraiment posé noir sur blanc où va l’argent.

Ce qui aide à calmer le jeu :

  • Rappeler ensemble les faits objectifs : revenus actuels, charges fixes, dettes éventuelles.

  • Identifier les événements déclencheurs : perte d’emploi, séparation d’un précédent couple, naissance d’un enfant, crédit immobilier, inflation…

  • Se redire une chose simple : « Le problème, ce n’est pas toi. Le problème, c’est la situation. »

Dire cette phrase à voix haute change plus de choses qu’on ne le croit. Elle permet de déplacer l’énergie : au lieu de s’épuiser à trouver un coupable, on commence à chercher un plan.

Mettre les cartes sur la table : un état des lieux sans tabou

Pour rester soudés, il faut parler de tout, surtout de ce qui fait peur. Endettement, crédits à la consommation, retards de loyers, aides familiales, découvert autorisé largement dépassé… Tout ce qui reste caché finit presque toujours par exploser au mauvais moment.

Imaginez ce cas très fréquent : l’un des deux a un crédit « oublié » pour une ancienne voiture ou des achats sur Internet. Il a peur de l’avouer, par honte. Il paie comme il peut, souvent en retard. Les frais s’accumulent. Le jour où l’autre découvre les courriers de relance, la confiance prend un gros choc. Pas à cause de la somme, mais à cause du secret.

Comment éviter ça ? En organisant un vrai « point finances » à deux. Pas un règlement de compte, mais une photographie complète.

Concrètement, vous pouvez décider d’un rendez-vous précis, par exemple un samedi matin, avec un café, les relevés de comptes (papier ou en ligne), les contrats de crédit et une simple feuille blanche. L’objectif est de répondre, ensemble, à ces questions :

  • Quels sont nos revenus réels chaque mois (salaires, aides, pensions, primes…)

  • Quelles sont nos charges fixes (loyer, crédits, assurances, transports, abonnements…)

  • Quelles dettes avons-nous (montant, durée, taux) ?

  • Combien il reste, en théorie, une fois tout ça payé ?

Ce n’est pas un exercice « de comptable ». C’est un moment de lucidité. Et, souvent, la lucidité fait baisser la tension : on remplace l’angoisse vague (« On n’y arrive pas, c’est la catastrophe ») par un constat chiffré (« Il nous manque environ 250 € par mois pour être à l’équilibre »).

Ce chiffre-là, même s’il fait mal, permet de parler solutions, pas reproches.

Se rappeler qu’on n’a pas le même rapport à l’argent… et que ce n’est pas un défaut

Dans presque tous les couples, il y a un profil « fourmi » et un profil « cigale ». L’un se sent en sécurité en voyant son épargne monter, l’autre se sent vivant en profitant de l’instant. L’un regarde d’abord le prix, l’autre d’abord l’envie.

Et quand l’argent manque, ces différences deviennent des armes :

  • La fourmi reproche à la cigale son « irresponsabilité ».

  • La cigale reproche à la fourmi son côté « radin », « rabat-joie ».

Pourtant, ces deux visions peuvent être complémentaires si elles sont reconnues au lieu d’être jugées. La fourmi aide à sécuriser, la cigale rappelle qu’on ne vit pas que pour payer des factures.

Une psychologue familiale que j’ai interrogée pour un autre sujet me disait : « Dans beaucoup de couples, les disputes d’argent sont en fait des disputes de valeurs : liberté, sécurité, plaisir, statut social… Quand on parle des billets, on parle en réalité de ce qu’ils représentent pour chacun ».

Une façon simple d’apaiser les tensions consiste à se poser à deux une série de questions, sans juger les réponses :

  • Qu’est-ce qui te stresse le plus, financièrement ? (les dettes, le découvert, l’absence d’épargne, l’idée de se priver…)

  • De quoi tu aurais besoin pour te sentir plus rassuré(e) ? (un petit matelas, un budget loisirs, un plan de remboursement clair…)

  • Quelle est « ta pire peur » en matière d’argent ? (finir à la rue, ne pas pouvoir offrir de vacances aux enfants, devoir demander de l’aide…)

Ces questions, si on y répond honnêtement, permettent de voir que l’autre ne dépense (ou ne bloque) pas « pour embêter », mais parce qu’il essaie, à sa manière, de gérer ses propres peurs.

Décider ensemble : un budget de crise… mais partagé

Une fois le constat posé, vient le moment crucial : que fait-on, très concrètement, pour s’en sortir ? C’est ici que beaucoup de couples dérapent, car une personne prend tout le pouvoir : « Donne-moi ta carte, à partir de maintenant c’est moi qui gère. »

Sur le papier, ça peut sembler logique si l’un des deux est plus à l’aise avec les chiffres. En pratique, c’est dangereux : celui qui « ne gère plus » se sent infantilisé, celui qui gère porte seul le stress. La rancœur s’installe.

La solution intermédiaire, plus saine : construire un « budget de crise » à deux, avec des règles claires, décidées ensemble, sur une période donnée (par exemple 6 mois).

Ce budget peut prévoir :

  • Les dépenses non négociables : loyer, énergie, alimentation de base, assurance, transports pour travailler.

  • Les dépenses à réduire vraiment (mais pas forcément à supprimer) : sorties, commande de repas, achats impulsifs, abonnements non utilisés.

  • Un petit montant « perso » pour chacun, même symbolique (20, 30 ou 50 € par mois) sur lequel l’autre ne vient pas mettre son nez. Ce point est vital pour éviter le sentiment d’étouffement.

  • Un ordre de priorité pour le remboursement des dettes (commencer par celles qui coûtent le plus cher en intérêts et frais).

Il ne s’agit pas de se mettre à vivre « comme des moines ». Il s’agit d’assumer que, pendant un temps, le couple fonctionne en mode « plan de redressement » pour retrouver un peu d’oxygène. Et comme tout plan, il se revoit, s’ajuste, se célèbre quand il fonctionne.

Une habitude utile : un point rapide toutes les deux ou trois semaines. Vingt minutes, pas plus, pour voir où on en est, ce qui a marché, ce qui a coincé. Pas pour faire le procès des dépenses, mais pour ajuster les curseurs.

Éviter les phrases qui blessent (et les remplacer par d’autres)

Quand la pression financière augmente, les mots dérapent vite. Certains laissent des traces profondes, bien au-delà du problème d’argent lui-même. Voici quelques phrases à proscrire autant que possible, et des alternatives plus constructives.

À éviter absolument :

  • « Tu ne sais pas gérer l’argent. »

  • « Avec toi, on va finir à la rue. »

  • « C’est toujours à cause de tes achats. »

  • « Si tu gagnais plus, on n’en serait pas là. »

Ces phrases attaquent la personne, pas la situation. Elles fabriquent de la honte et du ressentiment, pas du changement.

À remplacer par des formulations centrées sur les faits et le ressenti :

  • « Je suis inquiet/inquiète quand je vois le solde du compte. On peut regarder ensemble ? »

  • « Je ne comprends pas bien où part l’argent, ça me fait peur. Est-ce qu’on peut noter nos dépenses pendant un mois pour y voir plus clair ? »

  • « J’ai besoin qu’on décide ensemble d’un plafond pour [les sorties / les achats en ligne], sinon je suis trop stressé(e). »

  • « Comment on peut faire pour que tu te sentes moins privé(e) tout en respectant le budget ? »

Le fond du message peut être le même (il faut réduire, il faut faire attention), mais la façon de le dire change tout. On passe de l’accusation à la coopération.

Ne pas tout ramener à l’argent : protéger le lien du couple

Quand l’argent devient le sujet numéro un, il envahit vite tout : discussions du soir, week-end, moments avec les enfants. On finit par n’être plus qu’un « duo de gestionnaires de crise », plus vraiment un couple.

Or, pour tenir dans la durée, il faut protéger au moins quelques moments et quelques espaces où l’argent n’est pas invité.

Concrètement, ça peut passer par :

  • Définir des « zones sans argent » : par exemple, pas de discussion financière au lit, ni pendant le repas du dimanche avec les enfants.

  • Garder un rituel de couple même très simple et peu coûteux : une balade hebdomadaire, un film à deux, un repas un peu spécial à la maison une fois par semaine.

  • Se rappeler qu’on a le droit de rire, même quand le compte fait la grimace. L’humour partagé est un excellent antidote à l’angoisse.

Une lectrice me confiait récemment : « Pendant notre période la plus difficile, mon mari et moi avions décidé que le samedi soir, on ne parlait ni d’argent ni de problème. On faisait des pâtes, une sauce maison, un film en streaming, et c’était notre “bulle”. C’était cheap, mais ça nous a sauvés. »

Ce genre de « bulle » n’est pas un luxe, c’est un investissement dans la résistance du couple.

S’autoriser à demander de l’aide sans se sentir minable

Beaucoup de couples vivent des situations financières compliquées dans un isolement total, par honte ou par peur d’être jugés. Résultat, ils se privent de solutions concrètes.

Selon la Banque de France, des milliers de ménages pourraient éviter le surendettement ou alléger leurs charges en se faisant accompagner plus tôt. Des associations, des travailleurs sociaux, des conseillers bancaires (les bons, pas ceux qui veulent vous refourguer un crédit revolving) peuvent aider à :

  • Renégocier certains crédits.

  • Étaler ou rééchelonner des dettes.

  • Accéder à des aides (CAF, aides locales, fonds de solidarité énergie, etc.).

Aller voir un conseiller conjugal ou un thérapeute de couple peut aussi être utile quand la tension financière a abîmé la communication. Non, ce n’est pas réservé aux couples « au bord du divorce ». Parfois, quelques séances suffisent à remettre des mots là où il n’y avait plus que des reproches.

Là encore, le faire ensemble renforce le « nous » face au problème. Dire : « On n’y arrive plus tous seuls, on va chercher des outils » n’est pas un aveu d’échec. C’est un signe de maturité.

Transformer la crise en projet commun

La phrase peut paraître un peu cliché, mais les faits sont là : certains couples sortent d’une crise financière plus soudés qu’avant. Pourquoi ? Parce qu’ils ont transformé cette période de galère en projet commun, non en champ de bataille.

Concrètement, ça peut ressembler à :

  • Se fixer un objectif clair : « Dans 18 mois, on veut avoir remboursé tel crédit » ou « On veut sortir du découvert pour de bon ».

  • Marquer les étapes franchies : dernier mois sans découvert, première dette entièrement remboursée, premier mois avec 100 € d’épargne, etc.

  • Se récompenser symboliquement à chaque palier (et pas forcément avec de l’argent) : une soirée spéciale, une journée off, un moment que l’on s’offre.

Les crises financières ne disparaissent pas par magie. Mais elles passent. Et ce qui reste, c’est la manière dont on les a traversées.

Se reprocher les erreurs ne changera pas la dernière facture reçue. Se parler franchement, décider ensemble, protéger le lien du couple, chercher de l’aide quand il le faut, ça, en revanche, peut changer la suite de l’histoire.

En résumé, une question à se poser régulièrement à deux : « Est-ce qu’on se bat l’un contre l’autre, ou est-ce qu’on se bat ensemble contre la situation ? » La réponse, elle, ne tient pas dans le solde du compte. Elle tient dans la façon dont on se regarde… même quand la fin du mois commence le 15.

Par Aissa