Pourquoi « travailler moins » est un gros mot quand on est parent
Si vous êtes parent et que vous lisez ces lignes entre un mail à finir, un rendez-vous chez le pédiatre et une lessive à étendre, vous avez sans doute déjà eu cette pensée : « J’aimerais travailler moins… mais ce n’est pas possible ». Crédits à payer, stabilité du poste, regard des collègues, peur de perdre sa place : tout pousse à faire l’inverse.
Pourtant, les chiffres sont têtus. Une étude de l’OCDE montre que, passé un certain seuil (environ 40 à 45 heures par semaine), la productivité par heure chute. Autrement dit : plus on rallonge les journées, plus on produit… moins bien.
Chez les parents, cela se traduit souvent par le même scénario :
- journées de travail éclatées entre bureau, mails du soir et « petits compléments » le week-end ;
- tâches domestiques en retard, tensions de couple, fatigue chronique ;
- et au final, la sensation désagréable de courir partout sans vraiment avancer.
« Travailler moins mais mieux », ce n’est pas rêver d’une vie de rentier. C’est une stratégie de survie rationnelle pour préserver trois choses : votre santé, votre couple, et la relation avec vos enfants. Et, au passage, votre efficacité professionnelle.
Le vrai problème n’est pas le temps, c’est la dispersion
Quand on interroge des parents qui se disent « débordés », ils donnent souvent les mêmes explications : « pas assez d’heures dans une journée », « trop de boulot », « les enfants demandent beaucoup ». En creusant, on tombe plutôt sur :
- des journées pleines d’interruptions (mails, messages, coups de fil, sollicitations d’enfants, notifications) ;
- des tâches commencées mais jamais finies ;
- un mélange permanent entre vie pro et vie perso (répondre à un mail en surveillant les devoirs, faire la liste des courses pendant une visio, etc.).
C’est ce qu’explique très bien la psychologue du travail Marie Pezé : notre cerveau supporte très mal le multitâche. À force de lui demander de jongler entre tout, on perd en qualité, en vitesse… et en patience.
La bonne nouvelle, c’est que ce problème se règle plus par l’organisation que par des « super pouvoirs ». La semaine efficace, pour un parent, repose sur trois piliers :
- prioriser franchement ce qui compte vraiment ;
- regrouper les tâches au lieu de les saupoudrer partout ;
- poser des limites claires (à soi-même, à son entourage, à son employeur).
Première étape : clarifier ce qui est vraiment prioritaire (et le reste)
Avant de sortir les agendas et les applis, il faut répondre à une question simple : à quoi doit ressembler une « bonne semaine » pour vous ? Pas pour votre manager, ni pour Instagram. Pour vous.
Concrètement, prenez une feuille et divisez-la en trois colonnes :
- Indispensable : ce qui doit absolument être fait (sinon, problème sérieux à court terme : santé, travail, finances, enfants) ;
- Important : ce qui améliore clairement votre vie (sport, temps de couple, amis, projets perso) ;
- Accessoire : ce qui est « sympa » mais pas vital (certaines sorties, bricolages, séries, réseaux sociaux,…).
Ensuite, listez les activités de votre semaine passée et répartissez-les honnêtement dans ces trois colonnes. L’exercice est souvent brutal. On découvre, par exemple :
- 2 heures à scroller sur le téléphone (accessoire) ;
- 1h30 de mails pro faits après 21h (indispensable… ou mauvaise organisation la journée ?) ;
- 0 minute de vrai temps seul avec son conjoint (important, mais disparu).
L’objectif n’est pas de vous culpabiliser mais de voir où sont les fuites. On ne peut pas « travailler moins » si la moindre minute libre part dans des activités qui ne nous reposent même pas vraiment.
À partir de là, fixez 3 priorités maximum pour les 3 prochains mois, par exemple :
- arrêter de travailler après 20h ;
- reprendre une activité physique deux fois par semaine ;
- avoir au moins une soirée par semaine vraiment calme avec les enfants ou en couple.
Tout votre système d’organisation doit servir ces priorités. Le reste passe après, ou disparaît.
Organiser sa semaine comme un parent, pas comme dans les livres de productivité
Les conseils classiques de productivité oublient un détail : un enfant peut tomber malade, la nounou peut annuler, l’école peut appeler. Votre organisation doit donc être réaliste et flexible.
Une méthode qui fonctionne bien pour les familles : le « blocage de temps » (time blocking), mais en version allégée. Plutôt que de planifier chaque heure, on va raisonner par blocs.
Exemple de découpage de journée pour un parent salarié :
- 6h30 – 8h30 : bloc « maison / enfants » (réveil, petit déjeuner, habillage, trajet) ;
- 9h – 12h : bloc « travail concentré » (tâches importantes, sans réunion si possible) ;
- 13h30 – 16h30 : bloc « travail collaboratif » (réunions, mails, échanges) ;
- 17h – 20h30 : bloc « famille / logistique » (récupérer les enfants, bain, repas, coucher) ;
- 21h – 22h30 : bloc « calme » (lecture, couple, projet perso, ou juste ne rien faire).
Dans chaque bloc, vous vous engagez sur 2 ou 3 tâches maximum. Le reste, ce sera du bonus, pas une obligation. Par exemple, dans le bloc « travail concentré » :
- finir le rapport X ;
- préparer la réunion de jeudi ;
- traiter 10 mails importants (et pas tous).
Ce système a deux avantages pour les parents :
- il tient compte des contraintes non négociables (horaires d’école, trajets, devoirs) ;
- il laisse de la marge à l’intérieur des blocs en cas d’imprévu (retard, coup de fil urgent, petit malade).
Des routines minimalistes qui font gagner des heures par semaine
Le mot « routine » peut faire peur, mais bien utilisées, elles libèrent du temps au lieu d’en voler. L’idée n’est pas de transformer votre vie en planning militaire, mais de rendre automatiques les tâches pénibles.
Trois routines efficaces pour parents débordés :
1. La routine du dimanche soir (30 minutes)
- regarder les rendez-vous importants de la semaine (médicaux, pros, extrascolaires) ;
- prévoir les soirs où vous finirez plus tard (et donc où il faudra peut-être un plan B pour les enfants) ;
- faire une liste simple de 3 objectifs pros et 3 objectifs perso pour la semaine.
2. La routine du soir (20 à 30 minutes)
- préparer les affaires du lendemain (sacs d’école, vêtements, papiers à signer) ;
- lancer une machine si besoin, ranger vite fait les pièces principales ;
- regarder le lendemain en 2 minutes (un coup d’œil au calendrier, pas plus).
3. La routine pro du matin (15 minutes)
- faire le tri rapide des mails (supprimer l’inutile, repérer l’urgent) ;
- choisir la tâche la plus importante de la journée et la noter très clairement ;
- fermer la boîte mail et ne la rouvrir qu’après 45 minutes de vrai travail.
Ces routines ne changent pas votre vie en 24h, mais elles évitent une bonne partie du chaos. Moins de temps perdu à chercher un vêtement, un papier, une info. Moins de retards, donc moins de stress.
Travailler moins d’heures… sans passer pour le « touriste » du service
Réduire son temps de travail formel (passer à temps partiel, demander du télétravail, éviter les heures sup permanentes) peut être un excellent choix. Mais encore faut-il le négocier sans se griller.
Quelques principes utiles :
1. Parler en termes de résultats, pas d’horaires
Avant de dire « je veux partir à 17h tous les jours », préparez un mini-plan montrant :
- ce que vous livrerez chaque semaine (rapports, projets, suivis) ;
- comment vous comptez organiser votre temps pour y arriver ;
- les plages où vous restez joignable, et celles qui seront vraiment protégées.
Un manager sera toujours plus rassuré par : « voilà comment je garantis le boulot » que par « je dois partir plus tôt à cause des enfants ».
2. Commencer par des tests
Plutôt qu’un changement brutal, proposez un test sur 2 ou 3 mois :
- 1 jour de télétravail par semaine ;
- sortir à 17h deux soirs fixes ;
- laisser les heures sup exceptionnelles, pas systématiques.
Au bout de 2 mois, faites un point factuel : délais, qualité, retours des collègues. Si les résultats sont bons, vous aurez plus de poids pour pérenniser.
3. Mettre des limites visibles… mais courtoises
Si vous répondez systématiquement aux mails à 22h, personne ne croira que vous êtes surchargé. Pour que vos limites soient respectées, il faut les rendre visibles :
- transformer votre « je peux tout le temps » en « joignable jusqu’à 18h, sauf urgence réelle » ;
- désactiver les notifications mail sur votre téléphone après une certaine heure ;
- indiquer clairement vos créneaux de travail et d’indisponibilité dans votre signature ou votre calendrier partagé.
Des outils simples pour travailler mieux (sans révolution technologique)
Inutile d’installer 12 applications de productivité. Trois outils de base suffisent largement pour la plupart des parents :
1. Une to-do list limitée à 5 tâches par jour
Trop de listes sont inutilisables : 25 lignes, tout mélangé, aucune idée par où commencer. Essayez ce format :
- 3 tâches pro importantes ;
- 2 tâches perso/famille importantes.
Le reste, ce sont des « envies » ou du bonus. En fin de journée, l’important n’est pas d’avoir coché 18 mini-choses, mais d’avoir avancé sur les vraies priorités.
2. La règle des 2 minutes
Popularisée par David Allen : si une tâche prend moins de 2 minutes (répondre à un mail simple, ranger un papier, prendre un rendez-vous en ligne), faites-la tout de suite. Sinon, notez-la dans votre liste avec un moment précis pour la faire.
Cela évite les montagnes de petites choses qui s’accumulent et parasitent la tête.
3. Le « batch » domestique et pro
Regroupez les tâches similaires au lieu de les disperser. Par exemple :
- faire les mails deux fois par jour, pas toutes les 5 minutes ;
- préparer plusieurs repas de base le dimanche (riz, légumes, sauce) pour la semaine ;
- regrouper les coups de fil administratifs sur un seul créneau.
Notre cerveau fonctionne mieux en « mode » qu’en sautant sans arrêt d’un type de tâche à un autre.
Gérer la culpabilité (et les autres regards)
Travailler moins, ou refuser certaines demandes, déclenche souvent une petite musique intérieure : « je ne fais pas assez », « les autres y arrivent bien, eux ». Sans parler des réflexions parfois directes : « tu pars déjà ? ».
Trois rappels utiles :
- Personne ne connaît votre vie complète : ni vos nuits, ni votre budget, ni la santé de vos proches. Chacun fait avec son contexte.
- Vos enfants n’auront pas de souvenir de vos mails : ils se souviendront de votre présence, ou de votre absence. C’est caricatural, mais ça remet les choses en place.
- La performance ne se mesure pas en temps passé sur une chaise : les pays les plus productifs ne sont pas ceux qui travaillent le plus d’heures.
Face aux remarques, une stratégie simple est de rester factuel : « J’ai commencé tôt ce matin », « nous avons convenu de ces horaires avec ma direction », « je préfère être efficace la journée plutôt que m’épuiser en soirée ».
Exemple de semaine « moins mais mieux » pour un parent salarié
Claire, 37 ans, deux enfants de 5 et 9 ans, travaille dans une PME. Elle a longtemps enchaîné :
- journées de 9h à 18h ;
- 1h de transports ;
- mails entre 21h30 et 23h ;
- les week-ends occupés à « terminer les dossiers ».
Après un burn-out léger, elle a revu son organisation avec son manager. Son objectif : ne plus travailler le soir, et libérer une demi-journée mentale pour les enfants.
Sa nouvelle semaine ressemble à ça :
- Lundi, mardi, jeudi : arrivée à 8h, départ à 17h ; aucun mail après 20h ;
- Mercredi : télétravail, bloc de travail profond de 9h à 12h, puis après-midi plus souple avec les enfants ;
- Vendredi : journée classique, mais sortie impérative à 16h pour aller chercher les enfants et faire les courses avec eux.
Côté organisation :
- toutes les réunions sont concentrées entre 10h et 16h ;
- pas de réponse aux mails le soir, sauf urgence réelle ;
- un brief rapide avec son manager le lundi matin sur les 3 priorités de la semaine.
Résultat au bout de 3 mois :
- aucune baisse de qualité relevée dans ses dossiers ;
- un temps de sommeil rallongé d’environ 45 minutes par nuit ;
- un mercredi après-midi plus serein, qui change l’ambiance familiale.
Claire ne travaille pas forcément beaucoup moins en nombre d’heures, mais elle a supprimé les heures les plus nocives, celles prises sur son sommeil et sa vie de famille. C’est déjà une énorme victoire.
Par où commencer cette semaine, concrètement ?
Pour éviter de transformer cet article en vœux pieux, voici un plan minimaliste sur 7 jours :
Aujourd’hui
- faire l’exercice des trois colonnes (indispensable, important, accessoire) ;
- choisir 3 priorités pour les 3 prochains mois.
Demain
- bloquer vos principaux « blocs » dans votre agenda (matin concentré, après-midi réunions, soirée famille, etc.) ;
- fixer une heure de fin de travail non négociable au moins 2 soirs.
Dans les 3 prochains jours
- tester une routine du soir simplifiée (affaires prêtes + coup d’œil au lendemain) ;
- appliquer la règle des 2 minutes sur toutes les petites tâches qui traînent.
D’ici la fin de la semaine
- identifier une première demande réaliste à formuler à votre employeur : télétravail, heure de fin, réduction d’heures sup « par défaut » ;
- en parler de façon factuelle, en mettant en avant les résultats.
Le week-end prochain
- prendre 30 minutes pour un « bilan express » : qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui coince ? ;
- ajuster un seul élément (horaire, routine, blocage du temps), pas tout à la fois.
Travailler moins mais mieux n’est pas une transformation spectaculaire. C’est une série de petits choix répétés, parfois invisibles, qui, mis bout à bout, changent réellement votre semaine. Pas pour la rendre parfaite. Pour la rendre vivable, tenable… et un peu plus à votre mesure, à celle de vos enfants, et de la vie que vous essayez, comme tout le monde, d’organiser du mieux possible.